À la recherche de la muséologie participative : jalons historiques, enjeux et tensions.

De nombreux projets muséaux dits "participatifs" (numériques ou non) nous donnent l’occasion de nous pencher sur le terme de "muséologie participative" que l’on croise de plus en plus dans la recherche en muséologie. En réalité la muséologie participative n’est ni un concept théorisé, ni un courant en tant que tel mais des expériences plus ou moins longues (pour un projet en particulier ou fondant l’esprit d’un musée) où l’intérêt pour le public se décline de sa prise en compte comme récepteur (fin XIXe siècle) jusqu’à l’intégration de sa voix dans la construction du savoir (fin XXe- début XIXe siècle). Nous allons présenter chronologiquement quelques jalons significatifs dans cette histoire de la participation du public en mettant en exergue les enjeux dans leur contexte de l’époque ainsi que les tensions suscitées qui expliquent que la participation du public est rarement revendiquée en tant que telle.


Il est nécessaire de comprendre que les expérimentations en question sont jugées participatives aujourd’hui par rapport à leur philosophie dont l’élément le plus déterminant est l’affirmation militante par les institutions de la prise en considération du public.

- Les pionniers ou le musée utile.

Les idées de la muséologie participative sont développées avec force pendant le tournant de la Nouvelle Muséologie dans les années soixante-dix, « nouvelle que dans la mesure où la muséologie avait vieilli » (Desvallées, 1992, p 22-23). Ce mouvement prône en premier lieu la prise en compte de la collectivité et des hommes auquel s’adresse le musée. François Mairesse montre que ce mouvement puise dans une histoire pouvant remonter à la fin du XIXe siècle dans des initiatives telles que le musée cantonal prôné par Edmond Groult (1876 pour celui de Lisieux), La Tour de guêt de Patrick Geddes à Edimbourg (1892) ou encore le musée de Newark construit par John Cotton Dana dans les années vingt (Mairesse, 2000, p 35-41). Les innovateurs bourgeois de l’époque souhaitent en effet inspirer des populations pauvres et peu éduquées et leur donner des clés de compréhension du monde. Tous ces musées avaient donc pour points communs de vouloir un musée utile à sa population, servant d’outil d’émancipation sociale. La collection n’est plus au centre et n’est qu’un outil à un projet plus vaste, celui de lier une communauté à un territoire. Si ces expérimentations sont des prémices à la Nouvelle Muséologie, il faut les comprendre comme étant en totale opposition avec ce qui se passait véritablement dans les musées-conservatoires du monde.

- La Nouvelle Muséologie et l’Écomuséologie ou le musée à l’écoute des populations.

Le mouvement de la Nouvelle Muséologie fait de ces idées son fer de lance. Toutefois le contexte était sensiblement différent : la décolonisation fait émerger de nouvelles questions quant au lien entre l’identité et le patrimoine, se faisant le musée à l’occidentale s’en trouve extrêmement critiqué. Le mouvement entend réformer le monde muséal et une des réponses proposées est le concept d’écomusée : « [p]]laçant l’homme au centre du dispositif muséal, l’homme avant le public et bien avant les collections, l’écomusée « tendance révolutionnaire » s’écart[e] d’emblée du musée tel qu’on le rencontrait durant ces années, pour se placer véritablement au service de la société et de son développement. » (Mairesse, 2000, p 34) Le concept séduit beaucoup tant le besoin se fait sentir de « donner la parole à ceux qui n’était que rarement sur le devant de la scène de l’Histoire" (Chaumier, 2004, p 65). Ces impulsions vont permettre, outre les économusées, une formidable attention portée sur le public, avec le développement de multiples propositions de médiations, d’ateliers, de visites guidées… proposant ainsi d’accompagner le visiteur vers les œuvres ou vers la science. Dans ces quelques propositions de « muséologie participative », il s’est en fait proposer de faire entrer la réception du public dans les missions astreintes au musée. Quant à l’idée développée par les écomusées de faire un musée pour et PAR la collectivité, ses fruits sont beaucoup plus problématiques. En effet, Serge Chaumier souligne les grandes tensions entre les acteurs dues aux objectifs divergents de chacun (2004) :

- Les volontés des communautés et des élus locaux de montrer une image figée et nostalgique d’eux-mêmes pouvant aller jusqu’à la caricature, synonyme de « repli identitaire » et niant les processus dynamiques de construction de l’identité.

- Les professionnels d’abord au service de la communauté puis prenant de plus en plus en main sur la production des expositions ont mis en doute le caractère scientifique des propositions locales. Toutefois la question de la légitimité des professionnels à « orienter les actions de ceux qui ne sont pas des agents, mais des acteurs sociaux » (p 67) se pose. En parallèle, on peut se demander comment ces professionnels peuvent montrer une culture populaire avec des formes et des mises en exposition propres à celle de la culture savante qu’ils ont amenées avec eux. Ce phénomène est dû à la volonté de reconnaissance des professionnels par les pairs (Mairesse, 2000 ; Le Marec, 2008, p 256).

Ces tensions sont signalées par Maria Isabel Orellana Rivera, directrice du musée de l’Éducation à Santiago du Chili, qui a mis en place un groupe de travail composé des « différents types de publics » (Rivera, 2007, p 17) pour réfléchir au projet de rénovation du musée : « la représentation de l’expertise des acteurs interpellés, la diversification de l’offre culturelle, les déviations méthodologiques au moment de mettre en pratique cette forme de muséologie, l’élaboration d’un discours (parfois trop militants)… (p 20). Elle ajoute que la participation des publics n’est synonyme ni du partage de la prise de décision, ni de la qualité du travail opéré.

- L’intégration des minorités ou la conscience d’une nation toujours plus grande.

La muséologie participative va également être employée comme moyen d’intégration et de reconnaissance de minorités issues de l’immigration grâce à deux types de dispositif exemplaires : le prêt ou le don d’objet dans les galeries participatives de la Cité nationale de l’Histoire de l’Immigration (Grognet, 2008) ou la réinterprétation de collections au Världkulturmuseet (Rinçon, 2005). Dans les deux cas, le but est de recueillir la mémoire personnelle des visiteurs impliqués pour faire émerger un dialogue et ainsi contribuer à une certaine appropriation du musée. Si ces programmes ont une base généreuse comme tous les projets de muséologie participative, ils n’ont pas échappé à l’émergence de conflits entre le musée et les participants, chacun souhaitant faire entendre sa voix .

- L’intégration de la voix des visiteurs dans les sujets de société

Dans une conception qui entend contribuer à la « fabrique de l’individu contemporain » (Cordier, Dessajan, et al., 2009, p 35), se sont développés les comités de visiteurs au musée de l’Homme puis à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Ce développement émerge également avec la montée des idées de démocratie participative et une prise en compte plus accrue des visiteurs, notamment à travers les évaluations (pré- et post-visite). Le but est de permettre aux citoyens d’être des contre-pouvoirs et de « [leur] proposer un statut auctaurial » (Le Marec, 2003, p 23). Toutefois Joëlle Le Marec souligne que la parole du public demeure « introuvable » (2008) c’est-à-dire que l’attention est portée sur le fait même de mettre en place des dispositifs participatifs et de développer une ingénierie de la communication que de véritablement prendre en compte cette parole.

Nous voyons donc que laisser le public s’exprimer était un pas important dans la considération du public mais entendre cette parole reste encore problématique. Développer des dispositifs numériques qui portent en eux l’imaginaire participatif (ils s’affirment en tout cas comme tels) permettra-t-il d’aller plus loin dans la co-construction de savoir et plus spécifiquement, permettra-t-il une appropriation plus forte du musée par les visiteurs ?

La bibliographie de cet article est en pj sur la colonne à droite.

2 Messages de forum

  • J’ai trouvé cet article fort intéressant car il ouvre beaucoup de portes. Sans chercher à faire le rapprochement avec le concept commercial du "client roi" ou de "la production orientée client", c’est vrai qu’il est surprenant que le visiteur soit si peu pris en compte. On n’est plus au temps où l’action principale du Musée consistait en accumulation d’objets qu’on exhibait (voir d’ailleurs le mot anglais). Trop souvent encore le quantitatif sert d’évaluation : les grands musées parisiens se vantent de millions de visiteurs. Personnellement je ne crois pas aux comités de visiteurs : quelle est leur représentativité ? il ne parlent que pour eux-mêmes, ce qui est certes un minimum mais ne rend pas compte pour tous ceux qui ont fait une visite.
    J’en viens au point de la pratique muséale : quel est mon projet (moi visiteur) quand je passe la porte d’entrée ? qu’est-ce qui motive mon déplacement, ma présence et l’acquittement de mon entrée ?
    Quand j’arpente les galeries, quelle est mon activité ?
    Il y a d’ailleurs plusieurs projets et activités qui peuvent se croiser/juxtaposer/cumuler : je m’instruis , je jouis de la beauté, je fais des photos, je regarde les autres visiteurs, je m’émeus, je découvre…
    Je renvoie pour cette pratique à la page FB Orsay Commons où de nombreux participants ont échangé quant à la photo, la pratique du musée qu’elle implique et l’autisme du Musée d’Orsay (et son obstination à ne pas entendre les visiteurs).
    Comme dans bien d’autres entreprises de communication le musée doit s’adresser au grand public. Encore faut-il s’accorder sur la définition du terme. Il n’est pas question de s’en tenir au plus petit dénominateur commun, et chercher le vulgaire. Le Grand Public (avec des majuscules) c’est le monsieur ou la dame, le papy et les petits gosses, les petits jeunes, les savants et les débutants, les gros et les minces. C’est le contraire du communautaire, chacun doit pouvoir trouver un plaisir dans sa pratique avec et parmi les autres, ce n’est pas forcément le même plaisir.
    C’est peut-être un nouveau concept à développer, notamment pour les musées largement subventionnés voire les établissements publics : le Musée Républicain.

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    • Merci pour ton commentaire qui me font penser à plusieurs choses :
      1) effectivement les missions du musée ont changé et la collection et surtout faire de la recherche sur ces objets a pris beaucoup moins d’importance face à la communication c’est-à-dire faire des expo, proposer une offre culturelle, faire des évènements… car bon gré ou mal gré les musées ont situés sur le même plan que les industries culturelles et de loisir ce qui les obligent à proposer des choses nouvelles très souvent.
      2) tu parles de "production orientée client" et du visiteur si peu pris en compte. Deux réflexions me viennent : la segmentation des publics est une chose qui existe et dont l’origine est celle justement de la prise en compte des spécificités DES publics et de l’adaptation de la visite à ces publics. Ainsi se déclinent des visites pour : les groupes/ les scolaires/ les familles/ les personnes avec différents types d’handicap / en langues étrangères… Je pense d’ailleurs qu’une réflexion sur ces catégories seraient intéressantes car on pourraient en imaginer d’autres par rapport aux envies du visiteur par exemple… même si je ne nie pas les difficultés à s’adapter à chaque type de personne qui font que ces visites déjà en place sont déjà un progrès.Tout ça pour dire que beaucoup de réflexions sont amorcées pour prendre en compte le public mais que les musées, pourtant liés en nombre au ministère de la culture et de la COMMUNICATION, restent de très mauvais communicants sur leurs actions mettant toujours en avant les thématiques des expositions (car l’objet prime toujours). En discutant avec des amis, je me rends compte à quel point ils sont mal informés des offres de médiation, pour eux et pour leurs enfants, des gratuités, des ateliers….
      3) les comités de visiteurs : ils sont formés selon les caractéristiques socio-économiques des visiteurs et sont sensés représentés le public. Leur structure se rapproche donc des panels de consommateurs ou des publics de sondage. Leur représentativité est donc du même type… Ces comités peuvent être entendus en amont ou pendant une exposition. On a découvert par exemple qu’à la cité des sciences, les attentes des visiteurs dépendent beaucoup du thème de l’exposition et n’ont pas une vision figée de ce que doivent être les missions de la cité (vulgarisateur, contre-pouvoir…). Ils servent aussi à connaître les idées ou les fausses idées sur certains thèmes avant l’exposition et de pouvoir anticiper les réponses du musée.
      4) le quantitatif est mis en avant car la société capitaliste dans laquelle on vit met rarement en avant d’autres arguments et que les musées sont touchés effectivement par ce type d’évaluation. De plus les chiffres annoncés enorgueillissent les musées qu’on taxe souvent d’être poussiéreux et ennuyeux. Jacqueline Eidelman et Maylis Nouvellon vont d’ailleurs publier un article qui montre qu’une partie de cette augmentation vient de la gratuité des 18-25 ans qui permet un élargissement des publics (et donc démocratisation culturelle). Enfin le département de la politique des publics (MCC) travaillent justement sur d’autres indicateurs de satisfaction que celui de la fréquentation qui prennent en compte les apports culturels de la visite, le confort, la médiation (de tout type), le rapport aux attentes, le ressenti après la visite…. Ces études permettent également de cerner certains projets de visite : la découverte, le plaisir esthétique, le débat, l’être ensemble… et essayent de saisir la complexité de ce que veut dire aller au musée !
      J’espère te donner quelques pistes de réflexion : en tout cas, nous on réfléchit beaucoup :)

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